Virginie Ollagnier
38 ans
Romancière
Lyonnaise
Elle publie son premier roman, Toutes ces vies qu'on abandonne, en 2006, chez Liana Levi.
Claire, jeune infirmière lumineuse, se destine à la vie de nonne. Tournée vers les autres, libre, curieuse et rebelle à l'autorité gratuite, elle est un esprit
libre. Décembre 1918, l'hôpital Saint-Joseph d'Annecy accueille les grands blessés de la guerre. Vive et généreuse, Claire s'attache à l'un d'eux, prostré dans son corps et dans un silence
abyssal. Elle va tenter de ramener son patient à la vie qu'elle même s'interdit. Son cheminement, fait d'avancées et de doutes, accompagne celui de l'inconnu. Et le notre...
Le texte est aussi doux et limpide que le sourire de son auteur. Virginie est passée à Brignoles en janvier, dans le cadre du prix littéraire
des lycéens. Une rencontre brève mais intense. Le miroir de mes objectifs et la clef de l'inspiration.
Comment avez-vous construit votre roman ?
J’avais des images dans la tête. Des images de guerre. Je voulais parler des effets qu’elle provoque sur la mémoire du corps. Mes recherches m’ont
conduit à la fin de la première guerre mondiale. A la genèse de la psychiatrie clinique. Mon imagination a fait le reste. Je ne suis jamais allée à Annecy.
Que vouliez-vous dire ?
J’ai écris ce livre au moment de l’affaire du voile islamique. En m’appuyant sur le début du XXème siècle, la période ou les femmes commençaient à porter
des pantalons, je voulais rappeler que les valeurs morales ne doivent jamais l’emporter sur la réflexion.
Vous parlez du cheminement de Claire, votre héroïne ?
Oui. C’est un personnage lumineux. Ma bouffée d’oxygène au moment de l’écriture. Pour aborder les souffrances physiques et morales liées à la guerre, je
me suis plongée dans une situation émotionnelle pénible. La fantaisie de Claire, sa douceur, soulagent les blessures de l’âme exprimées par le corps. La jeune infirmière est prise dans son
époque, comme nous tous, mais elle se pose les bonnes questions et agit en conséquence.
Morceaux choisis :
Page 206 :
" Depuis notre première rencontre, je la désire. Cela ne m’était jamais arrivé de reconnaître une femme avant même de lui adresser un mot. Son bonjour
m’avait laissé sonné. J’aurais pu la suivre dans l’instant, dormir au pied de son lit et accepter toutes ses fantaisies. Je n’étais plus moi, qu’un bout d’elle, qu’une extension de sa beauté.
Cette servitude haletante m’ouvrit la perspective de la patience. Je l’ai attendue. Cela n’a pris que quatre ans. Quatre ans pour devenir amis, pour la découvrir, résister à mes élans de la
dénuder avec la bouche. Quatre ans à la séduire lentement, à la laisser venir à moi, à l’étonner. Je me suis discipliné au point de redouter ses caresses. Les contraintes que je me suis
imposées risquent de rendre mon premier baiser si grave, si sérieux… si impatient."
Page 245 :
Dans la chambre de l’Hôtel du Palais à Biarritz…
" Le phare éclaire puis laisse rentrer l’obscurité dans la pièce par la fenêtre ouverte. Je calque ma respiration sur le souffle de
l’océan. Il faut absolument que je puisse m’endormir.
Je rêve qu’elle ouvre la porte Je l’imagine en robe, en déshabillé, en peignoir de bain comme cet après-midi. Je la supplie de m’aimer.
Je sens mon corps se dilater lorsque je crois à ce mensonge. La violence quand je m’avoue que je me berne.
Je suis comme cette vague qui porte les espoirs et puis se brise, je me dupe. Anna comme l’incarnation romantique de mes
frustrations d’homme !
La porte s’ouvre et Anna est devant moi dans sa robe de chambre. Je suis figé dans l’incroyable. Elle me regarde, s’approche
doucement. Ma respiration s’efface dans l’attente de son pas nu. Je sens le lit s’incliner sous son poids qui me pousse vers elle. Anna pose sa main sur ma poitrine. Comme après un grand froid, mon
corps palpite brutalement d’une chaleur douloureuse. Je ne bouge ni ne respire. Dans la lumière du phare, je lis sur son visage toute la gravité de cet instant. Elle disparaît dans le noir, happée,
et mon esprit se tait. Elle pose ses lèvres sur les miennes, je suis toujours paralysé et le parfum de ses cheveux sur mon visage n’y change rien. La lumière blanche du phare leur donne une clarté
fantomatique.
De nouveau, je ne la vois plus et elle caresse mes lèvres avec tant de délicatesse que je ne suis pas vraiment sûr de ce baiser.
Son haleine dans ma bouche. Tout mon corps attend. Sa langue est si douce, légèrement ourlée sur le dessus et si tendre dessous. Mes esprits me reprennent et je glisse ma main sur son
sein.
Sans la quitter des lèvres, je la guide sur moi. Le tissu de sa robe s’étire sur mon impatience dressée. Son poids sur tout mon
corps m’offre ce que l’obscurité régulière me retire. Elle est là.
Je suis rattrapé par la gourmandise que j’ai de sa peau depuis trois ans. Cet appétit m’étourdit. Alors j’essaie de me calmer à son air douloureux,
pour sentir moi aussi le déchirement de la culpabilité. Mais j’ai accueilli ma chance, si fort, que mon désir coupable n’arrive plus à contraindre mon corps. Le phare nous a oubliés. Je suis dans
l’obscurité de mon désir. Pourtant je vois ses cuisses lumineuses. Il fait sombre de nouveau. Nous sommes nus dans la clarté. Nous disparaissons ensemble. Elle est assise autour de moi. C’est la
nuit. Sa peau mouillée, brille, vaporeuse. C’est toutes les nuits.
C’est calme. Je veux retrouver sa présence. Je veux ses mains. Dormir.
Peu d’audace, parce qu'elle n'est pas toujours nécessaire. Un texte d’une pureté troublante. Les mots sont justes. Il n’y en a pas un de
trop. Le rythme joue avec la lumière du phare, les mots sont sensuels. J’adore.
T.Co.